Strasbourg, le 10 juin 1786 (1/5)
Ma visite hebdomadaire chez le libraire m'a fait découvrir un étrange dessin du célèbre caricaturiste anglais
. La nuit tombée, dans une ruelle qu'éclaire à peine un réverbère, un homme muni d'une équerre en sautoir et d'un tablier noué autour de la taille titube, soutenu par un autre qui arbore un cordon. Tous deux sortent d'une taverne. A voir les insignes dont ils sont revêtus, il s'agit manifestement de francs-maçons qui sortent d'une tenue ou assemblée de loge, (elles se réunissent traditionnellement dans les tavernes en Angleterre). Les agapes ont dû être arrosées. Hogarth, dont on dit pourtant qu'il est maçon, se moque ici des débordements festifs de ses frères.
Chez nous aussi, les francs-maçons ne laissent personne indifférent. Notre impératrice Catherine II les tourne en dérision dans les pièces de théâtre au ton particulièrement polémique, elle s'en prend à Novikov figure des Lumières russes, universitaire, libraire-éditeur et par dessus tout esprit critique. Mais chacun sait que l'Art Royal, comme on désigne également la franc-maçonnerie, en raison du goût prononcé des francs-maçons pour la géométrie, "roi des arts" et son interprétation symbolique, s'est largement diffusé en Russie parmi les premières classes de l'ordre des rangs, qui fonde la hiérarchie sociale russe. A l'origine ce sont des précepteurs français, des négociants britanniques, des officiers allemands ou encore des nobles scandinaves qui ont allumé les feux des premières loges. Puis rapidement, à l'image des clubs qui ont séduit les élites russes, nos aristocrates ont demandé à être initiés dans ces clubs d'hommes. Parfois, ils ont découvert l'Art Royal au cours d'un voyage en Europe. Et personne n'ignore ici que le comte Stroganov est même devenu grand officier du Grand Orient de France à l'occasion de son ambassade en France, qu'une loge baptisée Catherine II s'est constituée parmi les membres de l'ambassade russe de Paris. Notre cousin Stroganov a lui-même confié l'éducation de son fils Pavel à un autre franc-maçon Gilbert Romme, rencontré sur les colonnes du temple des
, prestigieuse loge parisienne où Voltaire a été reçu franc-maçon par Helvétius et Benjamin Franklin et où le célèbre astronome Jérôme Lalande tint le maillet de Vénérable. [...]

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Journal de Michel Golitsyn
La République universelle des francs-maçons : une utopie ?
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COMPAGNON
DE VOYAGE
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